11 septembre 2015

 

A-t-on déjà fait l'amour en orbite ?

 
Des dizaines de milliers d'expériences scientifiques, médicales ou autres ont été réalisées en orbite par plusieurs centaines d'astronautes de nombreuses nationalités. Pourtant, pas un seul rapport n'a été jusqu'ici publié sur l'acte reproducteur humain en apesanteur. Serait-ce donc sans intérêt ?

Si vous posez cette question à un responsable de la NASA, vous aurez droit à un démenti catégorique. Et si vous insistez en demandant pourquoi un acte aussi naturel et considéré comme indispensable à l'équilibre émotionnel de l'Homme, ne l'est soudain plus lorsqu'il s'agit d'envisager un isolement complet dans un vaisseau pour une durée de plusieurs mois ou années, avec tous les déséquilibres psychologiques potentiels qui peuvent en découler, vous aurez alors droit à une réponse évasive du genre "vous savez, ils n'auront vraiment pas le temps de penser à ça", ou tout au mieux, à un sourire gêné.

Pourtant, la question est cruciale. Elle l'est même de plus en plus alors que des missions de longue durée sont envisagées à destination de Mars et au-delà, et que la NASA elle-même annonce son intention d'envoyer des couples mariés à bord de ses vaisseaux. Est-ce par hypocrisie ou puritanisme que le sujet est systématiquement évité ? Nous ne trancherons pas et examinerons d'abord l'aspect scientifique du problème.

Science et reproduction

Car aspect scientifique il y a. Quel sera l'impact des rayonnements cosmiques sur les cellules liées à la reproduction ? On sait, d'une part, à quel point spermatozoïdes et ovules peuvent se montrer sensibles à certains stimuli externes, au mieux en refusant de fusionner, au pire en produisant des embryons atteints de malformations. Et on sait d'autre part que le rayonnement omniprésent dans ce "vide" qui ne mérite que très mal son nom peut influencer, de façon parfois surprenante, l'organisme humain.

Ainsi, les particules émises lors des éruptions solaires et qui peuvent traverser sans le moindre problème aussi bien les parois des vaisseaux spatiaux que les corps des astronautes. Ces derniers ne s'en ressentent nullement, sauf lorsqu'elles frappent la rétine. Elle provoquent alors l'apparition d'éclairs, comme un flash traversant le champ de vision, ou une petite tache si la particule frappe de face. Ce phénomène a été décrit pour la première fois lors des vols Apollo vers la Lune, le vaisseau se trouvant alors au-delà de la protection des ceintures de Van Allen, mais est aussi remarqué lors du survol de l'anomalie de l'Atlantique Sud, où le bouclier magnétique est affaibli. Il peut donc bien y avoir interaction entre les rayons cosmiques et les cellules humaines.

C'est pourquoi une attention toute particulière a toujours été consacrée par les agences spatiales à la reproduction dans l'espace, et à la survie des embryons obtenus ainsi qu'à leur condition physique. Plusieurs programmes ont ainsi vu le jour et ont été conduits, aussi bien à bord de satellites scientifiques automatiques que des stations Saliout et Mir, et que de la Station Spatiale Internationale. Nous ne les passerons pas en revue, mais citerons certains faits.

Premières expériences... animales

Les Russes semblent avoir effectué les premières expériences de reproduction dans l'espace, et ce depuis 1979. Ainsi, cinq rats femelles et deux mâles sont restés 19 jours en orbite, sans engendrer de naissances après leur retour sur Terre. Mais il n'est pas certains qu'ils aient copulé. Diverses expériences menées sur des oeufs de grenouille montrent des anomalies de développement, et semblent indiquer qu'une période de trois heures après la fécondation requiert l'intervention de la pesanteur pour déplacer certains éléments à l'intérieur de l'œuf et amorcer la symétrie bilatérale. D'autres tentatives, effectuées dans une centrifugeuse à bord de la navette en septembre 1992, ont abouti à la naissance de 440 têtards parfaitement formés. Les conséquences de l'irradiation ont aussi fait l'objet d'examens au cours de ce vol, qui embarquait 2 carpes japonaises, 180 frelons israéliens, 400 mouches et 7200 asticots.

Mais toutes les expériences ne se sont pas aussi bien déroulées. En 1989, un essai de fécondation d'œufs de poule en apesanteur s'était conclu par la mort toujours inexpliquée de la totalité des embryons après leur retour sur Terre. Autrement dit, les scientifiques, dans ce domaine, marchent toujours sur des œufs…

C'est en juillet 1994 que fut réalisé le premier accouplement "officiel" en apesanteur. Il s'agissait de quatre petits poissons téléostéens, le médaka Oryzias Latipes, abondant dans les rizières, couramment élevé en aquarium et qui est un peu considéré comme l'équivalent de la mouche drosophile chez les poissons par les biologistes. Après avoir baptisé les mâles A et B, et les femelles C et D, les chercheurs ont décidé de leur donner un vrai nom. Ils devinrent donc Genki (actif), Cosmo (persévérant), Miki (futur) et Yume (rêve). De la persévérance, il leur en fallut. La 21e tentative d'accouplement fut la bonne, les poissons n'arrivant pas, jusque là, à garder la position suffisamment longtemps pour copuler. 43 œufs fécondés furent pondus, mais seulement 8 alevins en sortirent.
 

 

 
Oryzias Latipes, petit poisson couramment utilisé en expérimentation génétique.
 
Citons aussi l'expérience FERTILE (Fécondation et Embryogenèse Réalisées chez le Triton In Vivo dans L'Espace), réalisée en août 1996 par Claudie André-Deshays, puis en février 1998 par Léopold Eyaerts à bord de la Station orbitale Mir, au cours de deux missions spatiales franco-russes, les missions Cassiopée et Pégase. Le but de l’expérience était de savoir si la fécondation naturelle et le développement embryonnaire normal d'un vertébré, l’amphibien Urodèle Pleurodeles, pouvaient se réaliser en micropesanteur.

Elles ont permis de révéler certaines anomalies à certains stades du développement embryonnaire, mais aussi au niveau de la fécondation elle-même, de la segmentation des cellules et de la fermeture du tube nerveux, qui se produit avec retard. Le rôle de l'absence de pesanteur ne paraît donc pas négligeable sur la reproduction.

Et l'Homme ?

A la question de savoir si l'acte d'amour a déjà été produit dans l'espace, la réponse est oui. Et même oui officiellement, puisqu'en 1982, les responsables de l'agence spatiale d'URSS ont reconnu qu'une tentative d'accouplement humain avait eu lieu à bord de Saliout 7, entre la cosmonaute Svetlana Yevgenyevna Savitskaya et un des deux autres occupants de la station, Leonid Popov ou Alexander Serebrov. Laconiques, leurs patrons se sont contentés de déclarer que l'"expérience" n'avait eu lieu que dans la perspective de concevoir le premier enfant de l'espace. Mais le nom de l'heureux élu n'a jamais été révélé...

Svetlana Savitskaya, qui se met de fort mauvaise humeur lorsqu'on évoque le sujet comme si cet acte lui avait été imposé (elle était déjà mariée à l'époque avec un pilote d'essais non astronaute), est aujourd'hui mère de deux filles, nées bien après son vol.
 
 

 
Yevgenyevna Savitskaya, entourée de Leonid Popov (à gauche) et
Alexander Serebrov (à droite). Qui fut l'élu ? Crédit : RKK Energya
 
Même si la NASA feint l'ignorance et joue un rôle de vierge effarouchée lorsqu'on aborde le problème avec ses représentants, il faut pourtant bien constater qu'elle a été en rapport avec la sexologue Elaine Lerner pour définir et adopter un système de harnais destiné à faciliter les rapports sexuels en gravité zéro. Ken Jenks, un ingénieur du Space Biomedical Research Institute, a signé un document intitulé "sexualité dans l'espace" (Cosmic Love) où il considère qu'il s'agit là d'une bonne façon d'aborder le problème des besoins physiologiques humains en cours de mission spatiale. Il y décrit comment, en 1996, l'agence américaine avait conduit une série d'expériences destinées à déterminer les meilleures positions à adopter pour un rapport sexuel en apesanteur. Mais il ne révèle pas de quel vol il s'agissait, quatre missions de navettes comprenant au moins une femme parmi l'équipage ayant eu lieu cette année-là. Les chercheurs auraient obtenu, pour cette expérience très particulière, l'usage exclusif du pont inférieur du shuttle… Dix méthodes auraient été retenues, quatre correspondaient à une approche "naturelle", et six utilisaient un système de harnais ou même un tunnel gonflable. Nous arrêterons là cette évocation, si ce n'est pour dire qu'évidemment, la NASA ne reconnaît aucune de ces révélations provenant pourtant d'un scientifique dûment reconnu par l'agence.

On pourrait également citer l'exemple de Mark Lee et Jan Davis, un couple d'astronautes passagers de la mission STS-47 en septembre 1992. Mariés seulement depuis un an et demi, est-il raisonnable de penser qu'ils n'aient pas été tentés par l'"expérience" dans des circonstances aussi exceptionnelles ? Bien sûr, là aussi, la NASA fait la sourde oreille. Quant aux intéressés, ils affirment que leurs horaires de travail ne leur permettaient pas de se rencontrer, l'un travaillant tandis que l'autre dormait. Bien sûr, on trouvera des gens pour le croire…

La physiologie, un obstacle ?

Sur un plan strictement physiologique, rien n'empêche un couple de se livrer à des ébats amoureux dans l'espace. Il faut cependant remarquer qu'au début d'un séjour en apesanteur, les fluides sanguins ont tendance à migrer du bas vers le haut du corps, provoquant l'apparition de symptômes tels que les "pattes de poulet" et l'apparition d'un visage bouffi. Au bout de quelques jours, ou plus suivant les organismes, la situation a tendance à rentrer dans l'ordre. Mais durant cette période, il n'y a plus d'érection possible puisque les corps caverneux de la verge ne sont plus irrigués.

Ensuite, comme nous le mentionnons plus haut, l'effet des radiations reste inconnu. Plusieurs astronautes ont procréé après une mission et leurs enfants sont bien en vie. La doyenne de ces enfants est Elena Nicolaïev, fille de Valentina Terechkova, la première femme cosmonaute, et Adrian Nicolaïev, qu'elle a épousé peu après son unique vol de juin 1963 à l'occasion d'un mariage "arrangé" par le parti (ils ont divorcé peu de temps après). Conçue un mois après le retour dur Terre de la maman, Elena était une prématurée de sept mois, mais en parfaite santé. Elle exerce aujourd'hui la profession de médecin à Moscou.

Chose curieuse, on constate que 80% des enfants d'astronautes sont des filles, toutes nations confondues. Et tout aussi curieusement, on peut noter que cette dichotomie se révèle identique pour les enfants des pilotes de chasse, qui attribuent cela au fait qu'ils traversent souvent de puissants faisceaux radar, et que les micro-ondes peuvent avoir un effet létal sur les spermatozoïdes mâles. Si aucun problème sérieux n'a été détecté jusqu'à présent sur les enfants d'astronautes, il reste néanmoins intéressant de suivre les effets des rayonnements cosmiques sur le long terme.

Et force est de constater qu'au moment où ces lignes sont écrites, la Station Spatiale Internationale accueille en permanence plusieurs astronautes, six la plupart du temps, neuf en ce moment, dont plusieurs femmes. Alors, la véritable raison pour laquelle aucun écho ne parvient jamais concernant l'acte d'amour dans l'espace relève-t-elle de la morale... ou de la simple banalité ? Nous n'attendons aucune réponse de la Nasa.

Jean Etienne
 

 

 
Les astronautes Mark Lee et Jan Davis de la Nasa. Ceux-ci ont toujours prétendu avoir dissimulé à l'agence spatiale leur statut d'époux, car celle-ci proscrit formellement l'envoi d'un couple marié dans l'espace. Il arrive que des gens les croient...
 

 

 
 
 

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